Un langage du corps
Nous le retrouvons dans son atelier tangérois où l’on perçoit d’emblée un changement sensible dans son approche de la peinture. L’artiste endosse désormais le costume de metteur en scène afin de donner corps à ses représentations. Entamé en 2018 lors d’une résidence à la Fondation Josef et Anni Albers (Connecticut, États-Unis) en compagnie de modèles venus de l’Université de Yale, ce travail scénographique s’est poursuivi en compagnie du collectif Momkin, une coopérative tangéroise démocratisant la pratique théâtrale en milieu rural, et d’un photographe professionnel. « La question du mouvement a toujours constitué un défi pour les peintres car on ne peut figer un modèle que pendant de courtes minutes », nous explique-t-il. Son challenge est fixé : il s’agira de « restituer la dynamique d’ensemble à partir de données qui sont statiques ».
Adepte du genre du portrait dont il a travaillé la technique lors de ses résidences à Jardin Rouge (Fondation Montresso, Marrakech), le peintre se détourne depuis sa première série Into the box du visage pour porter son attention sur les gestes ou les postures. Une main tendue, un corps recroquevillé, une génuflexion en disent souvent plus long qu’un rictus ou une expression de plaisir ou de déplaisir. S’il a délaissé les boîtes en carton qui lui permettaient, non sans humour, de masquer ses modèles, il n’en continue pas moins aujourd’hui de représenter ses personnages de dos ou de profil. « Je cache les visages pour montrer les corps », explique-t-il, en nous montrant une série inédite de petits formats dans lesquels une partie du corps est mise en valeur.
Faire surgir le réel
Sa technique ne change pourtant pas d’un iota. Le peintre reste fidèle à la peinture à l’huile et nous confie vouloir « transposer le réel plutôt que le reproduire ». On y reconnaît une tendance de la peinture contemporaine pour les scènes de rue – à l’instar d’un Bilal Hamdad –, comme une réponse plastique à la prolifération d’images instantanées et jetables du quotidien. Mal à l’aise avec l’étiquette d’hyperréaliste qu’on lui accole parfois, Mohamed Saïd Chair préfère situer sa démarche dans la lignée d’un Caravage et d’une peinture non maniériste. L’attention qu’il porte aux textures et au drapé, sa maîtrise du clair-obscur, mais surtout le choix de personnages empruntés à la vie de tous les jours distinguent sa peinture des figurations plus fantaisistes ou oniriques auxquelles nous habituent d’autres peintres marocains. « Mes personnages ne sont pas forcément glamour. Ce ne sont pas ceux qu’on voit sur les panneaux publicitaires ou les réseaux sociaux. Ce sont plutôt le livreur, le barman, l’épicier du coin ou la prostituée qui m’intéressent ».
Dans son atelier, trois grands formats dans lesquels se devinent des réminiscences d’une peinture d’histoire empruntées dans leur composition à Delacroix ou Géricault, côtoient de plus petits formats mettant en scène les mêmes personnages, selon la technique cinématographique du plan rapproché. Pour autant, ces plus petites toiles ne constituent pas des prélèvements des plus grandes. Les scènes gagnent en intimité, privilégiant selon les mots de l’artiste « d’autres angles ou prises de vue ».
Revendiquant la dimension narrative de sa peinture, Mohamed Saïd Chair laisse néanmoins le spectateur libre de ses interprétations. Mettant en scène aussi bien des moments de jeu que de bagarre, on ne sait trop si les personnages sont animés par un esprit de solidarité ou par une franche animosité. « Ce qui se passe est un peu absurde, irrationnel », pense à voix haute l’artiste. À l’image d’un monde qui nous donne souvent l’impression d’avoir complètement perdu sa boussole.
Olivier Rachet
