À la mémoire de mon père, ton souvenir ne s'éteindra jamais...
إلى روح والدي ذكراك لا تموت...
Mohamed Saïd Chair : Les jeunesses désaccordées
Dans un geste paradoxal, le peintre Mohamed Saïd Chair élève à la fois la réalité quotidienne marocaine au rang de la peinture d’Histoire et, dans la lignée d’un Caravage, fait descendre celle-ci de son piédestal. Un regard averti reconnaîtra d’emblée dans les trois grands formats réalisés par l’artiste des réminiscences d’œuvres iconiques. Au centre d’une scène nocturne se déroulant autour d’un comptoir de bar, dont la construction pyramidale rappelle les toiles de Géricault et Delacroix Le Radeau de la Méduse ou La Liberté guidant le peuple, deux personnages rejouent La Création d’Adam peinte par Michel-Ange. Une bouteille d’eau minérale préside ici à la création ; clin d’œil humoristique sans doute devant la raréfaction d’une ressource essentielle à la survie de la planète. Dans la partie latérale gauche, près d’un compteur électrique, une fenêtre ouvre étrangement sur un mur recouvert de graffitis où l’on reconnaît à la fois le guitariste Slash des Guns N’Roses et l’acteur égyptien Adil Imam, héros d’une comédie populaire de Sherif Arafa, Al-Irhab Wa Al-Kabab (Terrorisme et Kebab) : la jeunesse marocaine, aux références cosmopolites, sensible au sort du monde, surgit à notre regard. Affairement et désœuvrement semblent ici aller de pair.
Une deuxième toile tout aussi chaotique, dont la composition panoramique respectant la règle des deux tiers semble éclairée par les phares d’une voiture située hors-champ, voit un jeune homme, dans la partie latérale droite du tableau, brandir un sabre dont l’ombre se reflète sur le mur de ce que l’on imagine être un garage ou la devanture d’un immeuble, rappelant l’ouvrier-manufacturier au béret dans le tableau de Delacroix. Une théière et une petite bonbonne de gaz renversées, une table en bois à la décoration en zelliges attestent que le rituel du thé a, pour des raisons que l’on ignore, volé en éclats.
Une troisième scène nocturne ou en extérieur-nuit pour utiliser un lexique cinématographique que la dimension narrative de cette peinture convoque, en apparence plus apaisée, voit des personnages masculins, dont le visage reste toujours en partie occulté, regroupés autour d’une table de jeu. Au sol, un tapis traditionnel et un pouf rehaussé d’une étoile à cinq branches, rappelant celle du drapeau marocain, ancrent le décor dans un espace quelque peu interlope. Au centre de la scène, un jeune homme se cache le visage avec un jeu de cartes, évoquant irrésistiblement l’un des personnages des Tricheurs du Caravage. Ces réminiscences ne sont pas fortuites, mais constituent un geste de réappropriation subversif d’une histoire de l’art à laquelle appartiennent désormais sans conteste les artistes du Sud. Adepte du genre du portrait, le peintre en bouscule aussi les codes, en cachant systématiquement le visage de ses personnages pour mieux attirer l’attention sur différentes postures du corps souvent en tension, sur de simples gestes ayant parfois une valeur indicielle, comme s’il s’agissait d’orienter et de désorienter à la fois le regard du spectateur.
À mille lieues d’une peinture orientaliste ou orientalisante essentialisant les corps et rejouant par là-même une forme d’idéalisation propre à la peinture classique ou académique, et à rebours d’une peinture contemporaine marocaine peu encline à représenter les gens ordinaires, les toiles de Saïd Chair placent sous les feux des projecteurs ceux que le dramaturge français Edmond Rostand appelait dans sa pièce L’Aiglon « les petits, les obscurs, les sans-grades » : gardiens d’immeuble ou de voiture arborant le même gilet jaune porté par les vigiles assurant la sécurité à l’entrée de centres commerciaux ou de boutiques, livreurs à domicile enfourchant une moto, prostituée portant un pantalon de cuir moulant les formes et des bottines rouges reluisantes, jeunes hommes ou jeunes filles désœuvrés arborant des marques de vêtements de sport uniformisés. Romantique, cette peinture l’est à sa façon dans sa capacité à se réapproprier à la fois la technique du clair-obscur spécifique de l’esthétique baroque ou celle plus expressionniste jouant des contrastes entre l’ombre et la lumière, comme dans ce petit format au cadrage resserré plongeant dans la pénombre le bras d’un homme revêtu d’un blouson jaune fluorescent, dont la main disproportionnée suscite une inquiétude légitime.
Pour paraphraser Deleuze dans L’image-mouvement, ce que peint Saïd Chair sont autant d’images-actions dont le caractère indécidable persiste. Distincte de l’image-perception et de l’image-affection, ce que le philosophe nomme « la petite forme » de l’image-action revêt un caractère indiciel à travers lequel une situation aussi banale qu’une partie de cartes révèle métonymiquement la grande Histoire :
Par commodité, on appellera petite forme l’image-action qui va d’une action, d’un comportement ou d’un habitus à une situation partiellement dévoilée. […] Une telle représentation n’est plus globale, mais locale. Elle n’est plus spiralique, mais elliptique. Elle n’est plus structurale, mais évènementielle. Elle n’est plus éthique, mais comédique (nous disons « comédique » parce que cette représentation donne lieu à une comédie, bien qu’elle ne soit pas nécessairement comique et puisse être dramatique).
Collaborant avec un collectif tangérois, Momkin, œuvrant à la diffusion et au développement du théâtre en espace rural, et avec un photographe professionnel, le peintre commence par réaliser des mises en scène dans lesquelles les mouvements restent en suspens, figés dans une attente relayée ensuite par le dessin. Assistons-nous à des bagarres ou à de simples jeux ? Un fil ténu semble parfois relier un geste menaçant d’un autre plus solidaire ou fraternel. Dans ce chaos ordonné, des réalités désaccordées donnent l’impression de coexister encore pacifiquement, comme dans cette scène de jeu dans laquelle se mêlent, dans une absurdité revendiquée, une partie de Monopoly, de Poker Texas Hold’em et de Uno ; donnant à voir la vitalité désespérée d’une jeunesse jouant en permanence sa vie à la roulette russe, avec une joie et un déséquilibre désarmants !
Olivier Rachet
