La série Shields fait écho aux enjeux contemporains de protestation, de migration, de violences genrées et de lutte pour la parole sous des régimes autoritaires. Comme les précédentes œuvres de l'artiste, regroupant vêtements et armures en céramique, ces boucliers brouillent la frontière entre beauté et protection. Ils posent ces questions : que défendons-nous ? Qui est protégé ? Et à quel prix ?
« Une force fragile » : les boucliers de céramique d’Ozioma Onuzulike
Pour concevoir ses « boucliers », l’artiste et historien de l’art Ozioma Onuzulike, basé à Nsukka au Nigeria, tisse au fil de cuivre des centaines de perles de céramique émaillées ainsi que des boutons d’argile marqués d’empreintes de dentelle, composant ainsi de somptueuses œuvres murales. Certaines perles ont été cuites avec un émail à base de cendre et d’oxyde de fer ; d’autres ont été incrustées de verre recyclé avant cuisson afin d’obtenir un aspect évoquant celui des géodes. Modelées en grès et en terre cuite à partir de moules de noyaux de palme, ces perles renvoient au palmier à huile — arbre originaire d’Afrique de l’Ouest — ainsi qu’à l’histoire de l’extraction des ressources sous l’ère coloniale au Nigeria. Les noyaux du palmier peuvent être transformés en huile de palme, matière première majeure du commerce mondial dont le contrôle passa, à la fin du XIXe siècle, aux mains de la Grande-Bretagne à travers les réseaux coloniaux. Certains boucliers de l’artiste intègrent également des perles réalisées à partir de noyaux de palme séchés trouvés sur place, établissant un lien matériel avec les traditions artistiques africaines anciennes, souvent fondées sur l’usage et la transformation de matériaux naturels, dont elles reconnaissent la puissance intrinsèque.
En façonnant dans l’argile un objet destiné à protéger — le bouclier — sur un champ de bataille métaphorique, Onuzulike exploite ce qu’il nomme la « force fragile » du matériau afin d’évoquer la précarité des réalités postcoloniales. La série Shields, à l’instar de ses précédents vêtements de céramique, revient sur le commerce colonial de l’huile de palme pour en interroger les conséquences environnementales dans le Nigeria contemporain. Par la diversité de leurs émaux, les perles et boutons offrent à l’artiste un vocabulaire visuel multiple, avec lequel il compose des motifs rappelant les textiles, les cottes de mailles, la dentelle ou encore différentes traditions vestimentaires liées à des histoires complexes de commerce, de protection, de prestige, mais aussi de continuité familiale et communautaire au Nigeria. L’ensemble de sa pratique explore avec finesse les liens entre l’histoire coloniale de l’extraction des ressources et les formes actuelles de corruption politique. À travers son œuvre, Onuzulike rappelle que les héritages coloniaux demeurent irrésolus.
Ozioma Onuzulike est professeur de céramique ainsi que d’histoire de l’art et du design, et jusqu’à récemment, directeur de l’Institut des Études Africaines de l’Université du Nigéria à Nsukka, où il a obtenu en 1996 le premier diplôme en céramique jamais décerné par l’institution. À Nsukka, sa pratique a été marquée par l’héritage des professeurs et artistes Uche Okeke (1933–2016) et El Anatsui (né en 1944), ainsi que par leur engagement envers les traditions esthétiques autochtones. Onuzulike porte un intérêt profond aux dimensions esthétiques et symboliques de l’argile. Son processus de création, particulièrement exigeant, fait des gestes de martelage, concassage, broyage, pétrissage ou découpe de la matière une métaphore de la violence liée à l’exploration, à l’exploitation et au contrôle des ressources dans l’Afrique coloniale et postcoloniale.
Texte de Perrin M. Lathrop, docteure en histoire de l’art, archéologie et études afro-américaines
