ELOLO BOSOKA: Containers, SOL Nexø
À l'occasion de sa première exposition personnelle au Danemark, l'artiste ghanéen Elolo Bosoka fait un geste fort en recouvrant les murs de la galerie de ses compositions emblématiques réalisées à partir de sacs à oignons en filet plastique réemployés.
Cette œuvre de grande dimension n'est ni une installation ni une sculpture. Et malgré ses évidentes qualités picturales, elle n'est pas non plus une peinture : elle existe dans un espace intermédiaire, entre ces différentes catégories. L'œuvre fonctionne plutôt comme un dispositif relationnel, nous rapprochant du marché. Le marché entendu ici comme un lieu géographique concret — plus précisément le marché central de Kumasi, au Ghana, où Bosoka vit et travaille, et où il s'est procuré les sacs à oignons auprès de vendeurs locaux. Mais aussi le marché comme métaphore d'une réalité moins tangible : une manière de penser l'art où se croisent géographie, commerce, matérialité, théorie sociale et histoire de l'art contemporain.
L'exposition révèle un intérêt qui déborde de l'œuvre vers l'espace qu'elle habite. À cette occasion, Bosoka a introduit dans la galerie des objets trouvés sur le port de Nexø. Marqués par les intempéries et le temps, ces fragments sont les vestiges de l'ancienne industrie de la pêche et deviendront bientôt rares, le port faisant actuellement l'objet d'un vaste projet de réaménagement. En déplaçant ces cordages, filets et bouées désormais hors d'usage dans l'espace d'exposition, Bosoka déplace également notre regard : leur valeur fonctionnelle s'efface au profit de leur présence esthétique. Nous sommes invités à les considérer comme des couleurs, des formes, des textures et des jeux d'ombre.
Bosoka renverse ainsi l'idée du white cube comme espace neutre — simple contenant destiné à accueillir des œuvres autonomes. Dans son travail, l'autoréférentialité n'a pas sa place. Au contraire, il nous rappelle les multiples réseaux auxquels nous appartenons : les trames économiques, sociales et affectives qui traversent en permanence nos existences. En déconstruisant des sacs à oignons conçus à l'origine pour une fonction unique — transporter des oignons du producteur au consommateur —, Bosoka attire notre attention sur leur matérialité même ainsi que sur leur statut de « contenants ». Des contenants pour des oignons voyageant d'un point A vers un point B puis C, mais aussi pour tout ce qui accompagne invisiblement ces déplacements : la poussière, la terre, les échanges économiques et les expériences vécues. Ce faisant, l'artiste ne se contente pas d'élargir la notion de « contenu » au-delà de sa seule dimension matérielle ; il en inverse également la hiérarchie avec celle du « contenant ».
Dans son célèbre essai The Carrier Bag Theory of Fiction, Ursula K. Le Guin revient sur l'invention des technologies et leur rôle dans le développement des cultures humaines. Selon elle, on considère à tort que les premiers outils inventés furent les couteaux, les bâtons ou les armes rudimentaires, comme si l'origine de l'humanité révélait avant tout une nature fondamentalement violente. Non, affirme Le Guin : avant les armes, il y eut le sac. Le contenant est le véritable fondement de la culture humaine. De la même manière que sa théorie du carrier bag propose une alternative féministe, anticapitaliste et écologique aux récits dominants sur la vie et la fiction, l'exposition de Bosoka à SOL nous invite à repenser ce que signifie porter et contenir ; distribuer et recueillir ; partager et prendre soin ; relier et diversifier ; repenser enfin les relations entre art, écologie et économie à travers les frontières.
La publication qui accompagne l'exposition rassemble une série de photographies réalisées par l'artiste lors de ses promenades quotidiennes sur le port de Nexø, ainsi qu'un texte de l'artiste et commissaire ghanéen Franklin Yohuno. Membre actif du collectif artistique d'envergure internationale blaxTARLINES KUMASI, Bosoka ne travaille jamais tout à fait seul. Sa pratique s'inscrit dans une tradition de pensée radicale qui envisage l'art comme un don non réciproque. Une approche façonnée par le projet d'enseignement artistique émancipateur développé par l'artiste, écrivain et philosophe, le professeur Kąrî'kạchä Seid'ou.
Commissariat : Sofie Amalie Andersen
Vues d'exposition : © Elolo Bosoka
