Nos géographies intimes: Hervé Yamguen
À l’occasion de sa deuxième exposition personnelle à la galerie AFIKARIS, Hervé Yamguen présente Nos géographies intimes, un ensemble de dessins, peintures, sculptures en bronze et masques en bois qui poursuit une réflexion essentielle dans son œuvre : celle des forces visibles et invisibles qui façonnent notre manière d’habiter le monde.
L’exposition naît d’une interrogation fondamentale, à la fois intime et universelle : de quoi sommes-nous faits ? Pour Hervé Yamguen, un être humain ne se résume jamais à son apparence. Chacun porte en lui des paysages, des voix, des souvenirs, des blessures, des héritages, des rencontres, des rêves. Les lieux traversés continuent de vivre en nous, tout comme les histoires familiales, les expériences individuelles ou les bouleversements collectifs qui modèlent silencieusement notre regard. L’identité apparaît alors comme une cartographie mouvante, composée de strates où l’intime et le monde ne cessent de s’entrelacer.
Comme l’écrit l’artiste dans son poème La fenêtre de mes rêves :
"Les paroles dressent
Devant nous
Un grand miroir
Où des visages, des souvenirs,
Des paysages défilent."
La parole devient ici un territoire. Elle révèle ces paysages invisibles qui nous habitent et ouvre un espace où la mémoire, l’imaginaire et l’expérience sensible se rencontrent. C’est dans cette géographie intérieure que s’ancre le travail de l’artiste.
Les figures qui traversent les œuvres d’Hervé Yamguen témoignent de cette conception de l’être. Corps, visages, silhouettes, arbres, oiseaux ou formes végétales se fondent les uns dans les autres sans jamais se confondre. Loin d’une représentation stable de l’identité, ces métamorphoses donnent à voir un monde en perpétuelle transformation. Nourri par les cosmologies africaines, la pensée animiste et la philosophie de l’Ubuntu — « Je suis parce que vous êtes » — son travail affirme que l’existence se construit toujours dans la relation. L’humain n’y apparaît jamais séparé du vivant, mais comme l’une de ses multiples expressions, traversé par les mémoires de celleux qui l’ont précédé autant que par les présences qui l’entourent.
Si l’oiseau continue de traverser discrètement certaines œuvres, il ne constitue plus le sujet central de l’exposition. Il demeure cependant la figure du créateur — celui qui, après avoir traversé les turbulences du monde, demeure capable de transformer l’expérience en chant, de transmettre, d’imaginer et de réenchanter ce qui semblait perdu. Cette pensée de la circulation trouve un prolongement dans les matériaux eux-mêmes. Les masques en bois dialoguent avec les sculptures en bronze réalisées selon la technique de la cire perdue à Foumban, faisant se rencontrer des savoir-faire ancestraux et une écriture résolument contemporaine. Les dessins donnent naissance aux volumes, les volumes prolongent les peintures ; chaque médium devient la traduction d'un même souffle. Rien n'est figé : les formes passent d'un état à l'autre comme les souvenirs circulent entre les générations.
Cette exposition marque également une inflexion importante dans la démarche de l’artiste. L’introspection qu’elle engage ne relève jamais d’un retrait sur soi. Les géographies intimes sont traversées par les fractures du présent : les violences politiques, les bouleversements écologiques, les transformations sociales ou les fragilités individuelles s’y déposent comme autant de couches sensibles. Ce qui advient au monde nous constitue ; ce qui nous habite participe en retour de notre manière d’agir sur lui.
À travers cette exposition, Yamguen invite ainsi à une forme d’attention. Prendre conscience de ses géographies intimes, c’est reconnaître ce qui nous traverse, mais aussi mesurer notre appartenance à une communauté plus vaste du vivant. La série Conscience agro-poétique prolonge cette réflexion en appelant à une conscience renouvelée des interdépendances qui unissent l’humain, l’animal, le végétal et le cosmos. À rebours d'une époque fondée sur la séparation et la domination, l'artiste imagine une manière plus hospitalière d'habiter le monde, où l'art participe à réinventer nos liens avec le vivant.
"C’est à partir de la fenêtre
De mes rêves
Et de ce qui m’arrive
Quand je parcours
Les sentiers de nos souffles en lutte
Que j’accueille et dessine
Des signes et les arbres
Dans le cahier de nos géographies intimes."
Ces « souffles en lutte » sont ceux de notre temps. Pourtant, l’œuvre d’Hervé Yamguen ne cède jamais au désenchantement. Elle affirme au contraire la puissance de l’imagination comme espace de résistance et de transformation. Elle rappelle que chacun.e porte en elle.lui la capacité de cultiver une autre relation au monde.
Nos géographies intimes devient ainsi un espace de résonance où les œuvres n'offrent pas seulement des formes à contempler, mais des expériences à habiter. Elles invitent chacun.e à reconnaître les territoires qui les constituent, à accueillir leur complexité, et peut-être, selon les mots de l'artiste, à « tenir son cœur en beauté entre ses mains », afin que « la bonté fasse briller son étoile au milieu des flots furieux du temps qui passe ».
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Hervé Yamguen, Visages et corps de nuit, 2026 -
Hervé Yamguen, Humanité souffrante, 2023 -
Hervé Yamguen, Visages et corps de nuit, 2026 -
Hervé Yamguen, Conscience agropoetique, 2026 -
Hervé Yamguen, Visages dedans - dehors, 2026 -
Hervé Yamguen, De beauté et de bonté, 2024 -
Hervé Yamguen, Presences ancestrales, 2026 -
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